Cet article est paru initialement dans La Presse.
Par Stephen Nagy, Janvier 28, 2026
Alors que le Canada approfondit son engagement dans l’Indo-Pacifique qui représente 60 % du PIB mondial et 46 % du commerce mondial de marchandises.[1] Ottawa doit abandonner toute illusion d’une approche universelle. L’extraordinaire hétérogénéité de la région,[2] le défi systématique que pose la Chine à l’ordre international et l’impératif de partenariats stratégiques exigent une stratégie sophistiquée qui mobilise les ressources limitées du Canada par une coopération fonctionnelle ciblée.[3]
La première réalité que le Canada doit saisir est que l’Indo-Pacifique défie tout traitement monolithique. De la démocratie avancée de Tokyo au régime à parti unique de Hanoï, de la gouvernance technocratique de Singapour au fédéralisme de l’Inde, la région englobe des systèmes politiques radicalement différents. L’approche du Canada pour la coopération en semi-conducteurs avec Taïwan ne peut pas refléter son engagement en infrastructure avec l’Indonésie.
Cette hétérogénéité s’étend aux perceptions de la menace. Alors que le Japon considère la modernisation militaire chinoise comme existentielle,[4] les États de l’ANASE équilibrent leurs stratégies entre Washington et Beijing.[5] L’Inde compartimente les tensions frontalières tout en maintenant des liens économiques avec la Chine. La Corée du Sud navigue entre alliance américaine et dépendance économique envers la Chine. L’efficacité canadienne nécessite de calibrer l’engagement selon ces perspectives diverses.[6]
Le deuxième impératif est de comprendre la Chine comme le principal moteur du changement régional et pas d’une manière qui profite au Canada ou à l’ordre fondé sur des règles.[7] L’hypothèse selon laquelle l’intégration économique libéraliserait la Chine s’est révélée naïve. Sous Xi Jinping, la Chine resserre le contrôle du parti, instrumentalise l’interdépendance économique et construit des institutions internationales alternatives privilégiant la gouvernance autoritaire.[8]
L’Initiative la Ceinture et la Route (BRI) représente une diplomatie du piège de la dette créant des relations de dépendance.[9] Le partenariat « sans limites » avec la Russie révèle l’engagement de Beijing envers un axe autoritaire. La Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB), les BRICS élargis et les Initiatives mondiales de développement, sécurité et civilisation (GDI, GSI et GCI) construisent un ordre international parallèle où la souveraineté du parti-État prime sur les droits humains et la transparence.[10]
Made in China 2025 illustre ce défi une stratégie pour dominer les technologies critiques (semi-conducteurs, IA, informatique quantique) définissant la puissance du 21e siècle. La fusion militaro-civile chinoise garantit que ces capacités renforcent la modernisation de l’APL, menaçant l’équilibre militaire régional.
La survie du Parti communiste dépend du « rajeunissement national » d’ici 2049, récupérer Taïwan, déplacer l’influence américaine et établir la prééminence asiatique de la Chine. Une région organisée autour des préférences autoritaires de Beijing menacerait les intérêts canadiens, accès conditionné au marché, transferts technologiques forcés et exclusion institutionnelle.
La troisième réalité c’est les puissances moyennes comme le Canada ne peuvent relever seules ces défis. L’engagement indo-pacifique efficace exige des partenariats avec des États partageant des engagements envers les économies ouvertes et la stabilité régionale. Cela commence avec les États-Unis, notre partenaire indispensable malgré les turbulences politiques et s’étend aux alliés démocratiques.
Le Japon offre des partenariats dans les minéraux critiques et la fabrication de pointe. La Corée du Sud présente des opportunités dans les batteries et l’infrastructure numérique. L’Australie partage la coopération Five Eyes améliorant la surveillance maritime contre la pêche illégale et l’évasion des sanctions. La centralité de l’ANASE rend les partenariats sud-est asiatiques essentiels.
Le Canada devrait poursuivre des partenariats minilatéraux ciblés. Pour l’application des sanctions, le Canada peut fournir la technologie de détection des navires fantômes, utilisant ses capacités satellitaires MDA pour traquer les navires évitant les sanctions onusiennes.[11] Via Quad Plus, le Canada peut apporter son expertise arctique tout en accédant aux partenariats technologiques régionaux.
Le PTPGP offre une autre opportunité. Le Canada devrait défendre l’adhésion britannique tout en maintenant des normes élevées avec le Japon et l’Australie, préservant le PTPGP comme véhicule d’intégration économique fondée sur des règles.[12]
L’expérience canadienne contre l’ingérence russe aide les démocraties indo-pacifiques face aux opérations d’influence chinoises.[13] Le partage de renseignements Five Eyes, élargi sélectivement multiplie les capacités contre les cyberattaques et l’ingérence politique.
Plus important, le Canada devrait explorer l’AUKUS Pilier II pour le développement de capacités avancées. Contribuer à la production de munitions critiques répond aux déficits révélés par l’Ukraine tout en démontrant l’engagement canadien.
L’architecture institutionnelle émergente déterminera l’accès du Canada aux marchés dynamiques ou son exclusion des écosystèmes économiques. Un conflit sur Taïwan ou la mer de Chine méridionale dévasterait le commerce canadien, un tiers du transport maritime mondial passe par la mer de Chine méridionale, 20 % du commerce maritime transite par le détroit de Taïwan. Le découplage technologique forcerait des choix fracturant les chaînes d’approvisionnement.
Cela nécessite présence et persistance, représentation diplomatique proportionnée, promotion commerciale, aide au développement, déploiements militaires démontrant l’engagement et programmes techniques créant des relations durables.
Les relations Canada-États-Unis restent fondamentales. L’approche transactionnelle de Trump crée défis et opportunités. Ottawa doit résister aux tentations d’exploiter le sentiment anti-Trump. La proximité géographique et les intérêts partagés transcendent toute administration. La stratégie indo-pacifique canadienne nécessite le partenariat américain, partage Five Eyes, défense NORAD étendue au Pacifique, réponses coordonnées à la coercition chinoise.
La trajectoire indo-pacifique façonnera la prospérité canadienne pour des générations. Naviguer l’hétérogénéité, contrer le défi autoritaire chinois et construire des partenariats n’est pas optionnel, c’est existentiel. Le Canada possède des atouts crédibilité diplomatique, capacités technologiques, relations d’alliance fournissant des points d’entrée significatifs.
Le succès exige d’abandonner les illusions sur la diversité régionale, la trajectoire chinoise et la capacité unilatérale canadienne. Il demande une évaluation lucide des intérêts, l’emploi créatif de ressources limitées et un engagement transcendant les cycles politiques. L’alternative, l’insignifiance stratégique dans la région la plus importante représente un échec inacceptable. Le moment pour l’engagement indo-pacifique n’est pas demain, c’est aujourd’hui.
Stephen R. Nagy est professeur de politique et d’études internationales à l’International Christian University de Tokyo et chercheur principal à l’Institut Macdonald-Laurier.




